Le 7 mars dernier, mon fils Alexis me rejoint à Katmandou. Nous quittons le surlendemain pour Pokhara d'où nous réglons les derniers détails de sorte à être fins prêts. Le 12 mars, ça y est, nous prenons le bus pour Besisahar, point de départ du légendaire « Tour des Annapurnas ».
Le sentier, connu par les amateurs de randonnée pédestre depuis plus de 40 ans, fait une boucle presque complète autour du massif des Annapurnas en suivant deux chemins jadis utilisés par les caravaniers pour effectuer le commerce entre l’Inde et le Tibet. En général, les randonneurs montent la vallée de la rivière Marysangdi, puis traversent le Thorung La, un col de 5416 mètres, pour rejoindre, et par la suite redescendre, la vallée de la rivière Kali Gandaki. Autrefois, il fallait mettre une vingtaine de jours pour compléter le circuit. Depuis quelques années cependant, une route gruge inexorablement le trajet. Aussi, pour la majorité des gens, la randonnée se termine maintenant après une dizaine de jours à Muktinath, le premier village après le col. Le retour par la vallée de la Kali Gandaki se fait donc généralement en bus plutôt qu’à pied.Pourtant, ça commence sans grand éclat. Les deux ou trois premiers jours, je peine à trouver mon rythme. Mon sac à dos me semble lourd, j’ai mal au dos et aux genoux, et mon niveau d’énergie est faible. Nous marchons parfois sur la route, ce qui n’est pas très inspirant, et plus encore, le bruit fréquent des pelles mécaniques et des marteaux-pilons m’agresse. Je vois bien que le circuit n’est plus ce qu’il était. Le développement, panacée pour les uns, est une triste nouvelle pour les autres.
Au fil des jours cependant, le paysage sonore et visuel change dramatiquement. Je commence du même coup à trouver mon rythme. À partir du quatrième jour, alors qu’on approche des 3000 mètres d’altitude, nous quittons pour de bon la route et l’énergie est toute autre. Nous marchons plus ou moins à la même cadence que ce qui est suggéré par le guide de voyage, mais moins d’heures par jour. Quand nous ne marchons pas, nous discutons. Nous partageons tous deux une même curiosité intellectuelle de sorte que tout est sujet à discussion. Les échanges sont francs et surtout très stimulants. Et, quand nous trouvons que nous avons assez parlé, nous laissons errer notre regard et nous restons simplement assis, bouche bée, à contempler le paysage.
Après une journée de repos à Manang, nous reprenons la route vers le col avec un sentiment d’euphorie. L’effort devient plus exigeant, le froid plus intense, et je savoure chaque moment. Nous ralentissons notre rythme non pas parce que c’est difficile, mais pour respecter les paliers d’acclimatation, et surtout parce que nous ne voulons pas que la danse se termine. Les deux derniers jours avant le jour fatidique, nous ne marchons que deux heures par jour. Le reste de la journée nous attendons. L’attente est sublime.
Et pendant tout ce temps, nous échangeons à propos de sujets aussi légers que le sens de la vie, le pouvoir de la perception et les défis auxquels nous nous mesurons afin de tenter de vivre heureux. Nos échanges sont riches et touchants, empreints de respect, d’ouverture et de vulnérabilité. Et plus nous approchons du col, plus ce que nous vivons chaque jour et le fruit de nos discussions se fondent en un seul et même récit et nous mène à la réflexion suivante :
La seule chose que nous pouvons contrôler cependant, c’est comment nous regardons le monde. À quoi nous attachons de l’importance. Quels qualificatifs nous attribuons aux événements et aux gens.
Ces choix sont fondamentaux. Et tant qu’à choisir, autant choisir d’accepter ce qui est , de comprendre que ce qui est changera, et de croire, vraiment croire, que les changements qui ont, et qui auront cours, sont les meilleurs qui puissent être.
Vous me direz que c’est nettement plus facile de faire ce choix dans le contexte d’une randonnée au Népal en plein cœur d’une année sabbatique que dans la vraie vie. Je vous l’accorde.
Je ne sais pas à quel point je réussirai à intégrer ce point de vue quand je serai de retour. Je sais que ce sera un défi. Je sais cependant que j’ai touché à quelque chose qui m’a fait énormément de bien et que ça vaut tous les efforts d’essayer de le maintenir. Pour que la vie soit merveilleuse, il faut croire, à chaque moment, que la vie est merveilleuse…
Chaque jour nous rapproche du col, et l’un de l’autre. Mes sens sont surexcités et en même temps un calme profond s’empare de mon être. La veille de la traversée, nous nous trouvons à Thorong Phedi à 4 540 mètres avec une cinquantaine d’autres trekkers et il règne dans l’auberge une fébrilité palpable. Chacun se sent unit aux autres de par le défi qui nous attend le lendemain, et en même temps, chacun se sent seul.
Le matin du 30 mars, nous nous réveillons tôt et un coup d’œil rapide par la fenêtre nous confirme la bonne nouvelle. Le ciel est d’un bleu resplendissant; on y va! La première heure est ardue. Le sentier est abrupt et nous avons le souffle court. Nous marchons avec Mike, un Américain, et Tanguy et Sylvie, un couple français. C’est agréable d’avoir de la compagnie, mais il faut prendre garde de ne pas être influencé par la cadence des autres et maintenir son propre rythme. Nous faisons un arrêt au «High camp», une auberge à 4800 mètres, le dernier point de ravitaillement avant le col. Nous y croiserons un couple d’Allemands, Hans et Ulrike, qui y logent depuis quatre jours. Depuis leur arrivée, Ulrike a des ennuis gastriques et ils ont choisi de patienter sur place plutôt que de redescendre. Ce matin, elle est vraiment mal en point et ils décident de faire appel à un hélicoptère pour la transporter à l’hôpital de Pokhara. Du même coup, Mike est pris d’une soudaine diarrhée et Sylvie régurgite son petit déjeuner.
Marche vers moi comme tu marches vers toi-même. Respectueusement, tendrement, mais avec une détermination inébranlable.
Il y a, tenez vous bien, un « tea shop » au haut du col! Nous partageons donc le thé et l’immense satisfaction que nous ressentons, avec les autres randonneurs qui s’y trouvent. La descente de 1800 mètres se fera en quatre heures et sera tout aussi éprouvante que la montée, mes genoux peuvent en témoigner. Je suis content d’arriver à l’auberge, mais suis habité par un curieux mélange de satisfaction et de tristesse. Satisfait d’avoir vécu pleinement cette dernière semaine, et triste de savoir que cette portion du voyage, cette tranche de vie, est déjà terminée.
Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu le veux, mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux.
Épictète
Le temps passe et un jour on est vieux et puis seul, et rien ne reste plus, que la fierté d’avoir aimé correctement…
Jean Leloup
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